Maintenant il veut être poète. Comment se faire appeler poète? Rien de plus simple je lui dis, mais là encore il y a deux routes à emprunter, et bien qu'elles traversent les mêmes contrées, leurs tracés n'arrivent jamais à se croiser. La première est une route pavée, la seconde est un sentier. Les pavés sont confortables et les souliers sont moins usés. Le sentier lui est sinueux, souvent dérobé au regard des lecteurs par de grands arbres ombrageux, le sentier est un chemin creux. On pourrait croire naïvement qu'une route pavée est préférable pour l'apprenti poète maudit. On aurait tort, on se priverait de la gloriole de l'écrivain qui nous arrive des cailloux et des racines, de la poussière du sentier, qui à des trous à ses habits. La forme est une question de fond. La première oeuvre du poète reste sa biographie. Voulez vous être poète? Il vous faut vivre, et puis écrire. Et pas l'inverse. D'ailleurs rien ne vous force à écrire. Ou plutôt oui, écrivez. Et reniez vous vous même tout au long de votre vie, qu'on ne puisse vous saisir. L'opacité de votre pensée vous tiendras lieu de génie.
A ce moment là, j'étais fort satisfait de mes effets, et je contemplais avec un plaisir dissimulé l'évidente perplexité qui habitais ce jeune homme. J'eu envie d'un verre, et de partager ce verre avec lui, avec lui qui me servais si bien. Buvons, lui dis je. Je servis moi même deux verres de vin cuit.
Ainsi jeune homme, vous avez une soeur? Oui Monsieur, de trois ans mon ainée. Et comment est elle? Et bien, elle est douce et aimable, et a pour moi toutes les bontés que sa condition lui permet. Est elle mariée? Oui Monsieur, avec le boulanger. Un homme capable et travailleur. Quel enfant vraiment, je ne puis m'empêcher de rire. Capable et travailleur? Mais jeune homme voyons, quoi de plus antinomique que ces deux mots? Vous associez, pauvre ingénu, la capacité, qui est une puissance, avec le travail, qui est un asservissement. « Le mari de ma soeur est capable et travailleur », c'est une plaisanterie! Vous pourriez dire avec charité « le mari de ma soeur est capable de travailler », et vous lui rendriez justice. Car enfin, quel est son revenu à votre beau frère, à combien s'élève le salaire de sa résignation? Bien moins, j'en jurerais, que ce que serais la récompense d'une véritable capacité, d'une authentique distinction dans le troupeau humanoïde. Laissez moi rire, allez, et parlez moi de vos parents. Je n'en ai pas envie Monsieur. Il agitait sa tête fébrilement. Il était fort mécontent. Qu'est ce qui vous chagrine jeune homme? Dîtes moi, dîtes moi... Et bien Monsieur, je vous trouve bien cruel avec Léo, avec Léo mon beau frère, dont le pain si bon et si blanc... et dont le courage vraiment... Car toutes les nuits, tous les matins... et ses enfants qu'il aime tant... vraiment Monsieur vous êtes injuste. Quelle jolie colère vraiment! Ces phrases découpées par une parfaite indignation montait vers moi comme des prières. Il voulait que je l'aime. Et je l'aimais, comme je l'aimais! J'agissais sur lui comme un alcool. Je me sentais vivant. J'étais résolu à lui offrir la cuite de sa vie.
Allons mon petit, ne vous méprenez pas. Ne confondez pas l'analyse objective des faits avec la mépris mesquin des jaloux. Nous pouvons estimer le faible sans nourrir d'illusions sur sa condition. Quand je considère votre beau frère, et que je le nomme pour ce qu'il est, un valet, que je l'appelle servile et le juge sans envergure, je n'envoie pas au four son pain blanc, sa femme et l'amour de ses enfants. Je le prends entier pour ce qu'il est, en tant qu'individualité, mari, père et beau frère, tout autant qu'agent économique et social, et alors battu, humilié, asservi, coincé et piégé. Qu'en dîtes vous jeune homme, croyez vous à la réalité de la société? Ou vous représentez vous les hommes comme un collection d'égos juxtaposés que nul déterminisme ne saurait affecter?
Ses yeux vides me contemplait. Longuement il ne dit rien. Il était convaincu, cet imbécile, il était conquis. Je voyais son corps se détendre et laisser filer cette colère qui me ravissait tant. Lassé de ce jouet brisé, je prétextais la fatigue pour le congédier.
Resté seul, j'allais vers la fenêtre et contemplais le jardin. Le vent balançais mollement des arbustes communs.
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