La dignité

Personne ne m'a jamais parlé comme ça, non, personne jamais n'aurait osé, avant mon accident. C'est arrivé si brusquement. J'ai perdu la parole, et l'usage de mon bras droit. J'ai du tout réapprendre par le menu. Tout, tout, tout, un quotidien d'apprentissages, un CAP d'être vivant. Maintenant, je mange seul et je mange proprement. Je peux manger avec elle, sans honte, sans la dégouter, je n'aurais jamais accepté son invitation autrement. J'ai commandé du doigt, j'ai choisi le vin, du doigt, j'ai réceptionné l'entrée avec brio. Je n'ai pas laissé échapper sur la nappe de papier la moindre feuille de salade. Puis vint le plat, la pièce du boucher, à point

Alors, elle m'a littéralement humilié, elle m'a proposé de m'aider avant même que j'ai pu lui montrer de quoi j'étais capable, elle m'a brisé. De surprise, j'ai renversé le verre de vin que j'avais précautionneusement fait monter à mes lèvres, au prix d'une manipulation ardue et compliquée que j'avais tant de fois répétée avant de maitriser. Mon pantalon, mon jean bleu, ma chemise noire cintrée, tout ce qui me cachait s'en trouva maculé, salopé de vinasse. Et elle rit.

Je ne suis plus capable d'indignation, mes gestes trop lents ne signifient rien. Me lever pris du temps, remettre ma veste, ramassez mon portable avec mon bras gauche, rajustez mon bras mort le long de mon torse, un temps fou et cruel. Ou vas tu? Tais toi salope, ferme là, je suis muet. Mes yeux furieux dans ses yeux étonnés, ma danse ralentie, ma retraite ridicule, ne te lèves pas! Reste assise! Regarde mes yeux, je suis muet bordel! Je me retournais enfin, traversais la salle comble en boitant car je boiterais toujours.

Elle m'a suivie dans la rue. Elle m'a rattrapé rapidement, je suis sur qu'elle a pris le temps de régler la note, qu'elle en a pris le temps, car elle savait que je ne pouvais pas lui échapper. Je suis trop lent car je boite. Elle n'a pas l'air énervée, elle n'a pas l'air indignée, je ne suis même pas capable de la vexer, je suis sûr qu'elle comprend, car il faut me comprendre. Elle fait preuve de patience. Je suis tellement fier que mon seul bras valide ai trouvé le moyen de la frapper. Je n'avais jamais frappé personne du bras gauche, du tranchant de la main gauche, jamais avant, ni après mon accident. C'est venu tout seul, comme par instinct, je me suis déhanché pour imprimer à mon bras un mouvement de balancier, je me suis tendu, ramassé, j'ai envoyé de tout mon poids un coup terrible en diagonale, de droite à gauche, et de bas en haut. Elle à reçu le coup dans la gorge. Elle s'est effondrée avec un bruit dégueulasse, heureusement je ne suis pas sourd. Elle était là, sur le pavé. Je lui ai donné un coup de pied, c'était facile, presque naturel, de la pointe du pied, aussi fort que je le pouvais. C'était peut être le ventre, mais peut être le bras, je ne sens plus rien dans ce pied là.

Des hommes sont venus m'arracher à elle. Je fus tiré en arrière et jeté sur le capot d'une berline stationnée là. Incapable de m'y stabiliser, je glissais lentement à terre, et même pas du bon côté. Je n'ai pas vu cette salope se relever, aidé sans doute d'un ange gardien, je l'imaginais blond et grand et scandalisé. Je voyais la rue et le trottoir opposé. Un groupe de femmes se demandaient ce qu'elles allaient faire, ce qu'ils conviendrait de faire. Elles verront bientôt que je suis handicapé. Que vont elles penser? Me croiront elles coupable? En suis je seulement capable?

On ne pouvait me châtier, mais on ne pouvait pas non plus m'aider. Il y avait dans cette affaire beaucoup trop de victimes, de l'avis général, j'étais fou donc sacré. On me laissa là. Au bout d'un temps, je réussis à me mettre debout. J'avançais péniblement, en quête d'un taxi, trainant mes stigmates. Au coin d'une rue, je défaillis, on me proposa de l'aide, j'étais épuisé, je souffrais, j'acceptais. La porte du taxi se referma, je surpris mes yeux à dire merci. Je tendis ma carte au chauffeur. La voiture s'élança, j'avais atrocement faim.

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