Elle n'est pas drôle

Ça oui, elle est belle. Elle est juste magnifique. Elle est visiblement parfaite, ça oui. Mais elle n'est pas drôle. C'est pas qu'elle ne rît pas, non. Plutôt, elle ne me faît pas rire. Elle est là. Elle réagit. Parfois elle surenchérit, rarement. Elle ne sait pas construire une plaisanterie. Elle ne sait pas saisir le comique d'une situation, à moins qu'on ne le lui désigne franchement, allez, tiens, rigole. En somme, elle ne rît pas d'elle même.

Elle travaille bien sûr. Au service comptabilité, je le sais. Mais je suis certain qu'elle aime le théâtre ou les bibliothèques, quelque chose de littéraire et de doux comme ça, quelque chose comme ça. Quelque chose de brillant. J'en mettrais ma main à couper. Je ne lui demande pas, alors je ne sais pas exactement. Je lui ai déjà parlé, et plusieurs fois, mais ce sont toujours des premières paroles, je n'en sors pas. On est comme deux étrangers. Et puis elle n'est pas drôle, ça n'aide pas. On se rencontre à chaque fois, et à chaque fois je suis gêné, un peu. J'essaye d'être drôle, je suis comique, ça m'embarrasse.

Je ne suis pas moi même irrésistiblement spirituel, mais je connais quelques ficelles. Et puis je m'amuse, sincèrement. Je joue avec les autres. Je suis chez moi au monde des hommes, tellement facile à décrypter, à comprendre et à prévoir. Si parfaitement impossible à bouleverser. Et comme je suis capable d'en reconnaître chaque mouvement, longtemps je me suis cru intelligent. Alors que je suis gai. Et simplement bien disposé.

Mais elle, elle passe à côté. Ou plutôt au dessus. Elle plane. Elle casse le rythme, elle ne joue pas, ou bien alors à contre temps. C'est pourtant simple. Décidément elle n'est pas drôle.

Hier j'étais avec Pierre à la cafeteria. Nous parlions de ce petit con de DRH, je m'en souviens. Elle est arrivé avec son plateau repas, elle ne mange pas de viande. Elle s'est assise avec nous. Pierre s'est levé peu après. Nous sommes restés seuls tout les deux. Elle et moi. J'avais fini de manger mais j'ai attendu qu'elle finisse son assiette pour me lever. Je lui dis au revoir. Elle répond à bientôt. Je lui demande si c'est une proposition, elle me regarde bêtement. Oui, Non, comment ça ? Elle n'est pas drôle. Elle ne comprend rien, en tout cas elle ne me comprend pas. Elle est belle ça oui.

L'après midi même, je suis monté au troisième et j'ai filé droit vers elle. Remonté que j'étais. Debout, face à elle, assise, j'ai fermement posé sur son bureau le mail qu'elle venait de m'envoyer, trois étage plus bas. Un mail d'une vulgarité sans nom, plein de vilaines propositions et de scabreuses suggestions. Sucer ma bite, casser vos petites pattes arrières! Qu'est ce que cela Mademoiselle, et ma pudeur, et ma vertu et mes fantasmes piétinés ?

Je vous voulais nue je l'admets, et je m'étonne que votre cerveau ralenti ai seulement su le deviner, je vous voulais nue mais non point viande étalée sur un étal de boucher ! Votre incurie à tout gâché ! Vous êtes grossière, ce n'est pas drôle, vous n'êtes pas drôle je le savais.

Pour toute réponse cette fille de peu se contentait de me sourire. Elle osa même se passer la langue sur ses lèvres charnues que j'avais aimé désirer, et qui n'étaient plus maintenant que deux affreux boudins rougis. Tout mon désir, toute mon envie gisaient à terre, pulvérisés. Mon dieu comme je la haïssais. Blême de rage, je retenais mes poings d'achever le travail de démolition entreprit par ce phénomène lubrique quand la jeune fille soudain partit d'un gigantesque éclat de rire.

Bien attrapé me cria t'elle, il y a cru le vieux salaud, mais tu t'es vu mon gros cochon ? Un rire énorme derrière moi, tous ses collègues pliés en quatre, m'appelant connard, cocu, bourrin, montrant du doigt l'infortuné, qui pris au piège de cette salope du s'évanouir dans l'escalier sous les rires gras de ses bourreaux.

Je n'ai pas à ce jour remis les pieds au bureau. Je ne l'ai plus jamais revue, elle qui a su percer à jour mes sentiments, elle à fait de ma vie un putain de champ de ruine.

Décidément elle n'est pas drôle.

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